Les enjeux du désert blanc
Buck Danny est un des personnages les plus anciens et les plus enracinés du paysage bédéphile franco-belge. Aviateur américain irréprochable, colonel de l’US Air Force à l’impeccable chevelure blonde, Buck Danny est né en 1947 de la plume de Georges Troisfontaines et Jean-Michel Charlier, et des pinceaux de Victor Hubinon. D’abord héros de la Guerre du Pacifique, le personnage traverse les époques sans vieillir, combattant toutes sortes de « méchants » autour du monde, de la perfide Lady X aux trafiquants les plus notoires, des états voyous aux bandits sans scrupules, lors de missions toutes plus dangereuses les unes que les autres. Ses aventures l’ont donc entrainé sur la grande et importante base de Thulé (renommée Pittufik en 2023), au Groënland. C’est d’ailleurs là qu’il y rencontrera son alter-ego français, Michel Tanguy, autre héros cultissime de BD.
Enorme région se situant entre l’Atlantique nord et l’Arctique, le Groënland est, depuis fin 2025, sujet de tous les médias, du fait de la volonté de Donald Trump de s’en emparer. Si, d’instinct, on s’imagine que cet immense territoire, très officiellement danois depuis le 19ème siècle, n’est qu’un vaste amas de neige et de glace un peu perdu, on s’aperçoit à l’étude que ce n’est pas tout à fait vrai et que, sans être légitimes, les velléités soutenues du fantasque Président US n’ont rien d’inexplicables. En effet, et même si on suit l’avis de l’experte Heather Exner-Pirot pour le think-tank canadien McDonald-Laurier, qui rappelle que les immenses ressources et réserves de matériaux ou trésors énergétiques du territoire sont difficilement, voire presque impossibles à exploiter, le Groënland n’en possède pas moins d’importants avantages géostratégiques dus à son positionnement. Situé sur le couloir maritime allant des côtes britanniques au Pôle Nord, le Groënland est un point de passage presque obligatoire pour chinois et russes si ceux-ci veulent avoir accès à l’Atlantique, en évitant un détour couteux et chronophage. De plus, c’est aux abords du Groënland que se situe la plus forte concentration mondiale de cables sous-marins de données. Si on ajoute à cela que, dans l’hypothèse d’une attaque nucléaire russe par aviation sur les USA, la bombe passerait forcément par le Groënland, on peut comprendre que l’imprévisible américain, en homme d’affaires impatient, ait quelques raisons de s’emparer de l’île de glace.
Mais le Groënland, d’ordinaire calme avant les caprices de Trump, a déjà fait la une de l’actualité dans le passé, et ce, précisément pour des raisons atomiques et nucléaires. Nous sommes le 21 janvier 1968, en pleine guerre froide. Le Président Johnson poursuit l’opération « Chrome Dome », initiée en 1962, dont l’objectif est de tester le maniement des armes atomiques et de simuler des vols de représailles en cas d’attaques soviétiques. Une mission a lieu au large du Groënland, menée par 7 aviateurs américains pilotant des B-52 chargés de quatre bombes à hydrogène. Alors qu’ils sont au large de l’île, un incendie se déclare dans l’appareil, obligeant les militaires à s’éjecter et à laisser l’avion s’écraser dans le désert blanc sans avoir pu rejoindre la base américaine de Thulé. C’est un désastre : un soldat meurt et les bombes, qui n’explosent heureusement pas, sont dispersées et contaminent toute la zone où elles se sont échouées. Dès lors, et dans la précipitation, les autorités américaines sécurisent l’endroit, l’analysent, mais n’arrivent pas à récupérer tout le matériel atomique. On déclare alors un incident « Broken Arrow », du terme militaire signifiant qu’un grave problème relatif à une arme atomique a eu lieu, sans risque de guerre en conséquence. Le Président Johnson accuse le coup. C’est en effet le 2ème accident de ce type pour « Chrome Dome ». Déjà deux ans plus tôt, en janvier 1966, une mission avait mal tourné, à Palomares, au large de l’Espagne. Par miracle, aucun cataclysme nucléaire n'avait eu lieu. L’accident de Thulé est le coup de grâce. Johnson, affaibli, se voit obligé, à contre cœur, de stopper l’opération. S’il peut se montrer chanceux qu’aucune bombe n’ait explosé lors de ces deux dysfonctionnements, il ne peut risquer d’en créer un troisième qui pourrait être fatal.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Vingt-sept ans plus tard, en 1995, l’équipe ayant participé au nettoyage de la zone de ce qu’on appelle « l’accident de Thulé » font pression pour obtenir des indemnisations médicales, après avoir été victime de graves problèmes de santé liés aux radiations. Ces revendications engendrent en conséquence une crise politique au Danemark : le gouvernement de 1968 ayant implicitement accepté des américains que des armes nucléaires soient basées au Groënland, en violation d’un accord de 1957 stipulant que la région devait être dénucléarisée. Quant au fait que tout le matériel atomique échoué lors de l’accident n’ait pas été récupéré en 1968, une enquête de la BBC rouvre le dossier en 2008 en insinuant qu’une des bombes serait intacte, et aurait coulé. Cette information, démentie par le Danemark, n’est ni validée, ni infirmée, faute de preuve. Il est par ailleurs intéressant de se souvenir que la récupération d’une bombe atomique perdue suite à un accident aérien est la cadre de l’intrigue de l’album « Alerte atomique » de la série Buck Danny à qui, décidément, il est arrivé toutes les aventures !
Le Groënland, la base de Thulé, les valeureux militaires américains de la guerre froide et d’après… Autant de mythes qui reviennent dans l’actualité, d’une façon brusque et imprévue. Que deviendront-ils ? L’histoire nous le dira, sans doute très prochainement. Espérons seulement que ce dossier soit traité aussi bien qu’un scénario de Buck Danny !