Les grandes manœuvres

Les militaires en action !

Des bulles pour réflechir
4 min ⋅ 30/03/2026

XIII est, depuis sa création en 1984, un phénomène d’édition et l’une des séries les plus connues de son scénariste, le prolifique et génial Jean Van Hamme. Tout au long des huit premiers albums de la collection, le lecteur est plongé dans l’espionnage le plus pur et se passionne pour deux énigmes : connaître l’identité de l’homme qui dirige une vaste conspiration ayant fait tuer le Président des Etats-Unis, et connaître celle de XIII, un homme amnésique, sniper présumé ayant fait le mauvais coup. Dans le 5e tome de cette série où les acteurs principaux sont les grands et puissants décideurs américains, Van Hamme et son dessinateur William Vance décrivent l’opération Rouge Total. Cette opération, qui donne son titre à l’album, est une suite de grandes manœuvres militaires d’entrainement afin de s’assurer que l’armée est prête et mobilisable en cas d’urgence.

              Les armées et le déploiement de l’arsenal militaire tiennent une place prépondérante dans l’actualité de ce printemps 2026, marqué par la guerre au Proche et Moyen Orient. Si les Etats-Unis et Israël sont les belligérants revendiqués de cette importante crise, les pays européens, au premier rang desquels se trouve la France, montrent qu’ils agissent eux aussi à leur manière. Le 18 mars dernier, le Président Macron a ainsi présenté les caractéristiques principales et le nom – France-Libre – du prochain porte-avion tricolore, alors que l’actuel, le Charles-de-Gaulle, mouille actuellement en méditerranée orientale. Mais la crise israélo-americano-iranienne n’est pas le premier coup de semonce ressenti par le monde, qui vit depuis 2022 au rythme de l’affrontement entre la Russie et l’Ukraine. Cet évènement a déjà, depuis quatre ans, changé la donne pour les pays européens qui se sont aperçus que la guerre pouvait se déclencher à leur porte, voire les franchir à la moindre étincelle. C’est dans ce contexte très tendu que la France a lancé, le 8 février dernier, Orion 26, un exercice militaire géant, dont l’objectif est d’exercer les armées et se préparer à une potentielle guerre. Jusqu’au 30 avril, un nombre important de forces militaires va être déployé afin de se préparer à tout type d’attaques et de crises majeures. Au total, 12 500 soldats, 25 navires, 140 avions et hélicoptères 1 200 drones de tous types sont engagés pour tester la bonne tenue de la Défense nationale. Orion 26 mobilise aussi les moyens de traque des risques cyber et spatiaux qui sont, eux aussi, de la partie, la guerre n’étant désormais plus seulement une affaire d’hommes et de batailles physiques, comme le montrent régulièrement les inquiétantes cyberattaques subies par différents services publics français. Mais la guerre est aussi faite d’alliances et d’opérations menées en commun. Ainsi, 24 pays alliés – dont les USA (!) – vont se joindre à la France pour cet exercice militaire de haute ampleur supposé reproduire toutes les phases d’un conflit moderne. Concrètement, divers scénarios sont testés lors d’Orion 26. Le premier, qui a débuté en février à Saint-Nazaire, simule l’aide à un pays fictif, l’Arland, envahi par un voisin expansionniste, Mercure, via le recours à divers moyens, qu’ils soient amphibies, aéroportés ou relatifs à l’armée de terre. Un autre scénario, qui sera mis en place en avril dans les plaines de Champagne, aura pour objectif de tester la mise en place d’une coalition entre différents pays suite à l’attaque d’une nation ennemie. De quoi bien occuper les forces armées jusqu’à mai ! A noter qu’en plus d’être un ensemble de manœuvres servant à s’assurer de la bonne préparation de l’armée, Orion 26 est aussi une vaste opération de communication pour la « grande muette ». Beaucoup plus ambitieux que les exercices précédents – qui, en principe, se déroulent tous les trois ans – l’exercice permet à l’armée de s’appuyer sur le contexte international dégradé pour montrer sa puissance et son professionnalisme, en espérant ainsi attirer les jeunes pour grossir ses effectifs.

              Mais si la France montre, avec Orion 26, que son armée peut être fiable et opérationnelle, elle n’en oublie qu’elle est, sur le continent européen, la seule puissance nucléaire dont les moyens de dissuasion sont à la fois océaniques (via des sous-marins) et aéroportés (par des avions). C’est cette dernière composante qui a été testée lors de l’opération Poker, fin 2025. Le scénario de Poker est aussi simple qu’il est logique et percutant. Il permet de simuler le raid de chasseurs français, porteurs de bombes nucléaires, devant déjouer toutes sortes d’obstacles, comme les aviations adverses ou les missiles sol-air, jusqu’à un pays ennemi sur lequel ces bombes seront lancées. Partant de diverses bases et suivant un itinéraire stratégique, les aviateurs français montrent ainsi leur expertise et la Défense tricolore sa force, d’autant plus puissante qu’elle est indépendante. Les opérations de Poker sont suivies, à la manière des généraux croqués par Jijé dans les albums de Tanguy & Laverdure, depuis le PC de Taverny, dans le Val-d’Oise. Il est à signaler que pour la première fois, un autre pays, le Royaume-Uni, a été invité à suivre le déroulé des évènements en compagnie des militaires français. S’il est lui aussi équipé de l’arme nucléaire, rappelons toutefois qu’Albion ne dispose « que » d’une force océanique et que les Etats-Unis d’Amérique ont un droit de regard à l’utilisation de cette force.

              Poker et Orion sont donc deux opérations militaires s’ajoutant à Sentinelle, qui avait été déployée pour protéger les lieux les plus exposés, face à la menace terroriste. Si, lorsque Van Hamme a écrit Rouge Total, en 1988, les armées étaient oubliées, voire presque ringardisées, on assiste à une quasi inversion du phénomène, 38 ans plus tard. Le grand scénariste belge montre ainsi qu’il possède, en plus de son talent incontestable, une analyse du monde et une vision de la société prophétique.

Des bulles pour réflechir

Par Mathieu Depit

À propos de l’auteur de Des bulles pour réflechir … Grand lecteur de BD depuis qu’il est en âge de lire, Mathieu est chroniqueur sur le site “Les amis de la BD” où il commente l’actualité du 9ème art et interviewe scénaristes et dessinateurs.