Bon anniversaire à un pilier de l'info !
Ric Hochet est l’un des personnages de la bande dessinée franco-belge qui compte le plus d’albums dans la collection dont il est le héros. Star incontestable de feu le journal Tintin, Ric Hochet promène sa silhouette sportive, sa veste mouchetée et sa Porsche jaune orangé de volume en volume pour toujours y résoudre une énigme avant la page de fin. Reporter de son état, le personnage est employé au journal « La Rafale » et, contrairement à Tintin, il n’est pas rare que le lecteur le voit en plein travail, en salle de rédaction ou en discussion avec son rédacteur en chef. Sans cesse mobilisé sur des enquêtes difficiles auprès du commissaire Bourdon, Ric Hochet en tire des articles exclusifs dont les « unes » assurent le succès de son quotidien.
Et s’il est un journal en France qui peut revendiquer un succès durable, c’est bien Le Figaro qui, en ce mois de janvier 2026, fête ses 200 ans. Le quotidien a célébré l’évènement sous la nef du Grand Palais, à Paris, du 14 au 16 janvier et j’ai eu la chance de pouvoir assister au dernier jour de cet anniversaire. C’est sous la forme d’une exposition reprenant une frise chronologique croisant les grandes dates de l’histoire à celle du Figaro que le groupe de presse a décidé de présenter son bicentenaire. Si ce format reste classique et attendu, il est ultra fonctionnel et permet de se rendre compte de toute l’épopée du journal et du miracle d’avoir pu traverser les époques pour être, encore aujourd’hui, un pilier des kiosques et l’un des quotidiens les plus vendus de l’hexagone. C’est aussi l’occasion pour le visiteur de découvrir, ou se remémorer, les principales unes du journal et, partant, les évènements qui ont jonchés le passé de la France et du monde. On revoit les bons et les mauvais souvenirs de l’époque contemporaine, que ce soit les plus récents – le succès des JO de Paris, la victoire historique d’Obama aux USA, les adieux à Johnny, la catastrophe de Tchernobyl ou bien encore le choc du 11 septembre – ou ceux qui commencent à dater, comme l’assassinat de Kennedy, la mort de De Gaulle ou l’élection de Mitterrand. Chaque date est accompagnée d’une photo, d’une page de journal ou d’un titre signé d’un journaliste éclairé, façon « scoop ».
L’exposition permet aussi de remonter à bien plus loin dans l’histoire planétaire, et dans celle du Figaro. Et d’ailleurs, pourquoi ce quotidien, aujourd’hui d’information générale et d’orientation « libérale, centre droit » porte le nom d’un héros de Beaumarchais alors que, de premier abord, tout cela n’a rien à voir ? On comprend, grâce à la frise du Grand Palais, que lorsque le numéro 1 du journal parait début 1826, il s’agit en fait de 4 pages à vocation artistique et satirique dont les journalistes – en cette difficile période pour la presse qu’est le règne de Charles X – signent leurs articles par des pseudos issus du « Mariage de Figaro ». Cela n’est pas un succès incroyable et le journal vivote, s’arrête, reprend, recommence, avant d’être racheté en 1854 par un « tycoon » de l’époque, Hippolyte de Villemessant. Sachant parfaitement ce qu’il veut, ambitieux mais réaliste, fort de caractère mais pragmatique, l’homme aurait pu être un personnage des Illusions Perdues, mais il reste surtout comme étant celui qui a créé le Figaro moderne, journal que nous connaissons encore aujourd’hui. En le positionnant sur un créneau d’info générale, en attirant de grandes plumes (Zola, Vallès, Baudelaire…), en créant – déjà – des suppléments sur la Bourse, l’art, la famille, Villemessant est un fin entrepreneur qui va bâtir un empire, et le consolider. L’exposition est complétée par de petits films liés uniquement à l’histoire du Figaro. L’intérêt de ces petits sujets est qu’ils montrent l’histoire du quotidien avec ses succès, mais sans en oublier ses gros ratages. On apprend notamment que le Figaro a été dreyfusard avant l’heure, pionnier de l’épopée des « grands reporters » allant chercher l’information sur le terrain, mais aussi que le journal a pu titrer « La paix est sauvée » après la conférence de Munich ( !!), a flirté avec un peu de Pétainisme ou a complétement manqué de flair sur le naufrage du Titanic en 1912, en publiant un entrefilet sur cette catastrophe ultra célèbre, préférant réserver la une du 17 avril une éclipse solaire… Evidemment, tout un tableau est consacré au fait divers le plus incroyable du journal, datant de 1914 : l’assassinat de son directeur Gaston Calmette, dans son propre bureau, par Henriette Caillaux, la femme du ministre des finances de l’époque, par crainte d’un scandale de mœurs qui aurait pu éclater.
Mais la rétrospective est aussi passionnante pour quiconque s’intéresse à la presse et à son histoire. En découvrant les unes et les photos des Figaros, de 1826 à nos jours, on est témoin de l’évolution des quotidiens et, en conséquence, de l’adaptation des rédactions aux habitudes des lecteurs – à moins que ce ne soit le contraire. Les unes du début du 20ème siècle semblent à cet égard incroyables à l’œil d’aujourd’hui. Sur un journal au format d’au moins du double de celui qu’on connait actuellement, six colonnes à l’écriture ultra dense et presque illisible voyaient se succéder les articles, allant de la politique intérieure, à la marche du monde en passant par les arts et les sports. En ces temps sans télévision, radio ou internet, les ventes de journaux étaient énormes, malgré leur visuel indigeste, représentant l’unique façon de s’informer et l’occupation des soirées. Peu à peu, les photos sont arrivées et les maquettes des unes se sont transformées, faisant, année après année, oublier les présentations des périodes précédentes. Qui se souvient qu’en 2000, le Figaro publiait sur une demi page de une, une photo et un gros titre presque sans texte additionnel, ou qu’en 2002, il coutait 1 euro, et que ce prix choc (passé, à ce jour à 3,90€) était rappelé en rouge de façon ostentatoire ? L’exposition s’attache aussi aux suppléments du journal, comme le Figaro Magazine, Madame Figaro ou bien encore Le Figaro Littéraire, autrefois magazine indépendant, aujourd’hui cahier supplémentaire du quotidien chaque jeudi.
En sus de l’exposition, des conférences avec des personnalités liées au journal – F.O. Giesbert était présent sur la scène lors de ma visite – et certains inédits (des brouillons manuscrits d’articles rédigés par Jean d’Ormesson ou Marcel Proust) viennent renforcer l’intérêt de la visite. N’oublions pas le magasin (en forme de kiosque d’époque) où, en plus du Figaro, le visiteur se voit proposer cartes postales, stylos, livres, collections de « Figaro hors série »… De quoi faire une razzia (je sais de quoi je parle), mais on ne célèbre pas les 200 ans d’une institution tous les jours ! Il s’en est pourtant fallu de peu pour que l’âge du quotidien s’arrête dans les noirs moments de la seconde Guerre mondiale. In extremis, et suite à une censure de Vichy, Le Figaro décide de se saborder en novembre 1942. C’est ce geste qui lui a permis, contrairement à ses concurrents comme Le Temps ou Le Petit Journal de passer l’époque et d’être autorisé à reprendre sa publication après guerre, ouf !
Si la presse papier est dite en déclin, malgré son grand âge, Le Figaro persiste et peut compter sur environ 350 000 lecteurs chaque jour, ainsi que sur une appli, une chaine télé et une radio. De quoi attirer Ric Hochet dans les pages du journal ? On ne peut que le souhaiter !