Il y a tout dans Tintin !

On n'est pas la référence pour rien !

Des bulles pour réflechir
3 min ⋅ 16/03/2026

 Tintin au Pays de l’Or noir n’est peut-être pas le meilleur album de la collection phare d’Hergé, mais il est connu pour introduire l’univers Moyen-Oriental de la série, avec les personnages de Ben Kalish Ezab et son fils Abdallah. D’abord initiée avant-guerre, stoppée en 1940, puis reprise en 1948 et adaptée à la géopolitique post Seconde Guerre mondiale, l’intrigue du 15ème tome des aventures du plus connu des reporters peut se résumer comme suit. Alors que la guerre menace, une mystérieuse épidémie d’explosions de moteurs automobiles sévit en Occident. Avec l’aide de la compagnie pétrolière Speedol, Tintin mène l’enquête et ses investigations l’entrainent au Khemed, pays arabe exportateur d’or noir où le dirigeant, l’Emir Ben Kalish Ezab fait face à la rébellion du Cheikh Bab El Ehr. Après moults péripéties, Tintin apprendra que des mercenaires à la solde d’une puissance étrangère mènent une « guerre du pétrole » au Khemed et ont mis au point un produit permettant de neutraliser l’essence, ce qui assurerait à leur commanditaire un avantage énorme sur les autres pays en cas de déclenchement d’un conflit mondial.

              Le pétrole ! Il est partout : dans l’essence, les produits plastiques, les transports et fait partie, sans que nous en soyons conscients, de notre quotidien. D’ailleurs, tout le monde en parle et cela ne date pas d’hier. « Le pétrole est une ressource inépuisable qui va se faire de plus en plus rare » est une phrase qui a valu à l’ancien Premier Ministre Dominique de Villepin le prix de l’humour politique en 2006 et pourrait, vingt ans plus tard, toujours fonctionner. L’avatar bédé de l’homme politique dans Quai d’Orsay, le volcanique ministre Alexandre Taillard de Vorms, avait lui aussi fait une déclaration importante, en guise de conseil à la rédaction de discours pour ses équipes, en suggérant de s’inspirer de Tintin, modèle de fluidité où les intrigues sont marquantes car reprenant les grands enjeux. Et, presque 80 ans après les débuts de la prépublication de L’Or noir, le personnage de Blain et Baudry voit juste ! Guerre, tensions internationales, luttes au Moyen-Orient et importance du pétrole, tous ces éléments soulignés par Hergé rythment l’actualité depuis le 28 février, date de lancement de la guerre entre la coalition USA-Israël et l’Iran.

              Ce conflit ravive de biens mauvais souvenirs à tous les économistes et gouvernements car la prépondérance du pétrole dans les modes de vie occidentaux avait été violemment rappelé à tous en 1973, lors de ce qui a été appelé le « premier choc pétrolier ». Avant cette date, si les pays arabes producteurs de pétrole s’étaient déjà regroupés dans l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (l’OPEP) depuis 1960, la main mise historique des pays dits développés sur l’or noir était extrêmement importante  grâce notamment au « cartel des sept sœurs », ces compagnies pétrolières occidentales qui faisaient la pluie et le beau temps sur le secteur. Si la situation commençait à changer depuis le début des années 60, dans un climat de décolonisation et de modernisation de la géopolitique, l’étincelle qui a mis le feu au baril est la guerre (déjà) du Kippour, initiée le 6 octobre 1973 par l’attaque surprise des égyptiens et des syriens sur le Sinaï, possession israélienne depuis 1967. S’en suit un embargo des pays de l’OPEP sur le pétrole, une baisse drastique de l’offre et mécaniquement, des prix qui augmentent. Ceux-ci bondissent même, puisqu’en mars 1974, ils atteignent… 11,65$ le baril ! Si on s’en contenterait bien aujourd’hui, cela a représenté une multiplication des prix par 4 par rapport à ceux de septembre 1973… Moins connue, mais plus violente est la crise due au deuxième choc pétrolier de 1979. C’est – encore une fois – une guerre qui l’initie, celle entre l’Irak et l’Iran. Cette guerre, à rapprocher de l’arrivée des islamistes en Iran cette même année 1979, bouscule les nouveaux et timides repères issus de la fin des soubresauts du choc de 1973. Les prix, stabilisés depuis peu, repartent à la hausse de 1979 à 1981, pour atteindre 40$ le baril, du fait d’une nette baisse de la production. Si la crise n’avait touché « que » l’Occident en 1973, elle est mondiale lors de cette nouvelle crise.

              Un parfum de « déjà vu » nous revient, en ce début d’année 2026. Fait marquant par son caractère presque incroyable, on y découvre, étonnés, que la potentielle baisse de production, dépendrait d’un minuscule bras de mer qui semble bien inoffensif, à regarder une carte : le détroit d’Ormuz. Inconnu pour la plupart des non-initiés, ce détroit est pourtant hautement stratégique depuis des siècles, puisque les portugais, par l’entremise du navigateur Albuquerque, avaient, dès le XVIème siècle, acheté à prix d’or la souveraineté de l’endroit aux souverains locaux, afin de maitriser les voies commerciales partant du Golfe Persique. La couronne britannique, toujours fringante sur les mers, n’avait pas hésité à s’allier à l’empire perse pour déloger les portugais un siècle plus tard et devenir les maitres des échanges mondiaux. Les temps n’ont, finalement, guère changés, et si personne ne peut prédire ce qu’il adviendra de ce minuscule détroit, on sait que sa valeur, comme celle du pétrole, n’a de cesse de monter.

              Tintin a su déjouer les plans des malfaisants dans son aventure au Khemed. Si la réalité est évidemment différente d’un scénario de BD, au moins peut-on, sans risquer de se tromper, se rappeler qu’Hergé a su toucher juste en écrivant une histoire qui nous parle toujours.

Des bulles pour réflechir

Par Mathieu Depit

À propos de l’auteur de Des bulles pour réflechir … Grand lecteur de BD depuis qu’il est en âge de lire, Mathieu est chroniqueur sur le site “Les amis de la BD” où il commente l’actualité du 9ème art et interviewe scénaristes et dessinateurs.