Mayday ! Mayday !
La vallée de la mort verte, Alerte en Malaisie, L’escadrille fantôme ou bien encore Un avion n’est pas rentré, autant de titres de la cultissime série Buck Danny où un pilote, pour une raison ou pour une autre ? n’a pu rentrer au bercail et a été obligé de s’éjecter, le plus souvent en milieu ennemi et hostile, déclenchant ainsi des opérations de recherches ultra dangereuses et secrètes. Dans l’album Alerte atomique, c’est même une bombe nucléaire égarée dans la nature qui devra être localisée et ramenée dans le clan américain par une équipe de courageux patriotes de l’US Air Force. Les scénarios de Jean-Michel Charlier, puis notamment de Francis Bergèse, utilisent souvent ce mantra implacable de l’aviateur perdu, devant fuir des armées de fourbes à la solde d’une puissance voulant l’utiliser à des fins diplomatiques, et de l’équipe de secours – modèle de courage désintéressé – risquant sa vie pour le bien de la nation et du monde libre.
L’actualité guerrière du moment montre que cette situation n’est pas seulement présente dans les fictions, mais peut être bien réelle. Le 3 avril dernier, un F-15 américain est abattu par l’Iran (« de façon très chanceuse », dixit Washington) non loin d’Ispahan. Les deux malheureux aviateurs – noms de code Dude 44 Alpha et Dude 44 Bravo – parviennent à s’éjecter. Si Alpha est vite repéré puis récupéré par l’US Rescue, Bravo, blessé et loin de son camarade, n’est pas tiré d’affaire. Il parvient, malgré son physique endommagé, à se cacher dans les montagnes perses. Mais l’information est vite connue et les chefs iraniens promettent jusqu’à 60 000 $ pour la capture de l’infortuné militaire. Dès lors, une chasse à l’homme s’organise dans l’erg moyen-oriental. L’administration US choisit de tout faire pour sauver Bravo. Elle décide l’envoi d’un véritable arsenal : 151 appareils, 4 bombardiers, 64 chasseurs, 48 ravitailleurs, 13 hélicoptères de sauvetage et des dizaines de drones ! Les fameux avions de choc « Sandy » sont évidemment de la partie. Après un peu plus d’un jour de traque, Bravo est secouru sain et sauf et aucune perte humaine américaine n’est à signaler. Deux MC-130J Hercules, enlisés, sont sabotés par les Yankees et représentent les seules pertes matérielles de ce sauvetage. L’opération, évidemment commentée par le Président Trump avec sa retenue habituelle (« l’une des plus vastes, des plus complexes et les plus difficiles jamais entreprises par les forces américaines »), est donc un beau succès pour l’armée américaine.
Mais l’histoire révèle que d’autres situations du même type n’ont pas forcément eu un dénouement si heureux. Pour trouver un exemple, reportons nous en avril 1960. Quinze ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis et l’URSS expérimentent depuis 1956 ce qu’on appelle la « détente », c’est-à-dire un apaisement entre les relations Ouest / Est compliquées alors que sévit la guerre froide. Un sommet entre les deux super-puissances est d’ailleurs organisé à Paris en mai de cette même année afin de poursuivre cette période de calme relatif. Relatif, il l’est bien, ce calme, car des deux côtés, chez les Soviets et chez les Yankees, la lutte d’influence sur le monde continue et chaque camp veut connaître l’autre jusqu’aux moindres détails. Le Président Américain Eisenhower ne le sait que trop bien. L’ennemi russe a fait voler son Spoutnik trois ans plus tôt, montrant là une avance sur les USA, qui, pour combler leur retard, ont créé la NASA un an plus tard. Eisenhower, s’il vit en ce printemps 1960 les derniers mois de son second mandat à la Maison Blanche, n'en reste pas moins le rusé et talentueux général à succès ayant participé au triomphe de l’Amérique en 1945. Il a obtenu, en 1958, l’autorisation du Pakistan d’établir une base secrète dans le pays, à Badaber, afin de permettre à des avions U2 américains (ayant la particularité de pouvoir voler à très haute altitude) d’y décoller pour aller, en toute clandestinité, filmer et photographier l’URSS en ces temps où les satellites d’observation n’étaient pas encore inventés. Le 9 avril 1960, un U2 décolle du Pakistan, pour la troisième fois. Il parvient à filmer des installations Kazakhe soviétique (dont deux sites d’essais de missiles et le cosmodrome de Baïkonour). Las ! Contrairement aux deux précédents vols, l’avion est repéré par l’aviation russe qui, après une chasse improvisée, ne parvient pas à intercepter l’appareil.
Malgré ce sérieux rappel de la dangerosité de la situation, les Américains décident de maintenir le vol d’U2 prévu le 1er mai suivant. La mission qui attend ce jour-là le pilote, Francis Gary Powers, est très précise : il doit survoler l’URSS pour photographier des sites balistiques d’importance et rejoindre la Norvège, où il atterrira. Mais rien ne se passe comme prévu. Echaudés par leur échec à stopper le précédent survol américain, les russes sont préparés et parviennent à abattre le U2 au-dessus de l’Oural alors qu’il venait de prendre des clichés du complexe nucléaire Maïak. Powers, contrevenant aux ordres reçus de détruire l’avion en cas d’interception, décide de s’éjecter. Arrivé indemne au sol, il est immédiatement repéré et arrêté. Choisissant de ne pas s’administrer le poison fourni par l’armée en cas de capture par l’ennemi, il est emprisonné le jour même. Extrêmement gênés, les autorités américaines, s’ils admettent qu’un de leurs U2 s’est écrasé au Kazakhstan, tentent de se tirer de cette situation inconfortable et parlent d’un « malaise du pilote probablement lié par son alimentation en oxygène ». Mieux encore, Khrouchtchev publie, en accord avec Eisenhower, un communiqué mentionnant qu’un « avion de recherche météorologique, égaré dans l’espace aérien soviétique (!) s’est écrasé du fait d’un problème technique ». L’administration Yankee croit pouvoir éviter la crise et la Maison Blanche annonce même officiellement qu’il n’y a eu aucune tentative pour violer l’espace aérien de l’URSS. Mais cette étonnante mansuétude de Khrouchtchev n’était qu’un piège ! Une semaine après, le Premier Secrétaire du Parti Communiste dévoile toute l’affaire, sans omettre une certaine ironie vis-à-vis des américains dont il critique les mensonges et la perversion. Ike, pourtant connu pour être tout sauf naïf, a été floué et complètement berné, d’autant plus que le U2 a été récupéré par les Soviets pratiquement intact !
Les conséquences de cet incident sont lourdes. Outre l’échec du sommet de Paris, la détente entre USA et URSS se termine. Les russes s’en prennent au Pakistan – d’où les U2 espions décollaient – qui s’en prend aux Etats-Unis, accusés de félonie. En conséquence, la base US de Badaber fermera en 1970. Powers, quant à lui, est jugé et condamné à trois ans de prison et sept ans de travaux forcés. Il sera toutefois libéré en 1962, via un échange de prisonnier sur le pont de Glienicke, en Allemagne. Spielberg s’inspirera d’ailleurs de cet évènement en 2015, pour son film Le Pont des Espions. Seul point pouvant être jugé positif pour les américains suite à cet épisode lamentable : la NASA accélèrera son programme de développement de satellite de reconnaissance « Corona », qui s’achèvera en 1972.
Si les scénarios de Charlier, Bergèse et d’autres sont friands de grandes aventures mettant en scène des pilotes aguerris et courageux, prêts à tout pour la grande armée américaine, la réalité peut parfois être bien plus cruelle qu’une histoire à raconter… Que cela ne nous empêche pas de lire et relire ces divertissants classiques de la BD !