Les aventures dans le RER
Les rêves de Nic n’est peut-être pas la série la plus connue du cultissime dessinateur Hermann, mais elle est une belle et douce parenthèse dans l’univers souvent rude de celui que Greg surnommait parfois « le sanglier des Ardennes ». Même si on associe davantage Hermann, Grand Prix de la ville d’Angoulême 2016, à Comanche, Bernard Prince, ou Jérémiah, c’est bien une image des Rêves de Nic qui a été choisie pour célébrer le dessinateur sur les fameux murs de Bruxelles. Les rêves de Nic, série typique du caractère expérimental de la BD des années 80 narre les aventures oniriques d’un garçon – Nic – qui, dans son éternel pyjama rouge va vivre toutes sortes d’aventures poétiques à l’intérieur de ses propres rêves.
Si Nic vit dans ses rêves, d’aucuns, même si leur nuit a été bercée par Morphée, découvrent la dure réalité du matin sans ménagement. Cette réalité prend, pour moi comme pour des millions de franciliens, la forme des transports en commun et ce, pendant presque trois quarts d’heure. Cela fait tellement partie de mes habitudes que cela ne me dérange pas ou plus et que j’utilise ces instants matinaux du mieux que je peux. C’est armé de l’aide qu’est la littérature que je me confronte à un RER souvent bondé et peu accueillant. Le livre qui m’accompagne en ce moment pourrait presque être lu par Nic si la BD l’avait montré réveillé et vivant normalement. En effet, je lis Illusions – Le messie récalcitrant, de Richard Bach. Dans ce court roman, l’auteur de Jonathan Livingstone, le goéland défend l’idée, à travers l’histoire de deux aviateurs, que tout être humain est le pilote de sa propre vie et que, finalement, tout est possible pour qui veut croire en ses pensées, que le monde n’est fait que des illusions qu’on veut bien lui donner. Cette théorie un peu fumeuse, et en tout cas invérifiable, du romancier américain, si elle me fait réfléchir, me fait surtout rêvasser et, malgré les qualités littéraires de l’ouvrage, tout en pensant à l’intrigue, mes yeux et mon attention se reportent sur l’action du wagon où j’ai pu – heureusement ! – trouver une place assise. En effet, si les bons sentiments et les grandes idées de Bach sont importantes, je n’en oublie pas la réalité faite d’un transport en commun rempli de banlieusards comme moi, encombrés de parapluies dégoulinants symbolisant cet hiver pluvieux. Et aussi peu ragoutant soit-il, le RER est un lieu de vie, le premier que j’affronte chaque matin. Et ce lieu de vie, si on veut bien y songer, nous raconte beaucoup de choses…
Observer les voyageurs est finalement une activité comme une autre et pas si inintéressante que cela, tant elle est riche d’enseignements. Le premier constat à faire est que, à l’exception de certains touristes, retraités ou lycéens, les usagers du petit matin se rendent au travail. Etudier leur garde-robe donne des indices à la fois sur leur probable activité et sur les modes ou mœurs actuelles. Par exemple, on y voit relativement peu d’hommes en costume- cravate. Est-ce parce que les cadres dirigeants (si on considère que ce sont eux qui portent les costards) ne prennent ni métro, ni RER ou parce que les habitudes ont changé ? La deuxième option est certainement la bonne, si j’en crois mon expérience. Sans aller jusqu’à la décontraction, on voit davantage les jeunes travailleurs dynamiques à col blanc, en costume léger, et barbe de trois jours. Le point commun à quasiment tous les hommes et les femmes de ce wagon de RER aux vitres embuées par l’humidité du jour est qu’ils portent à une majorité écrasante des baskets. Il est étonnant de voir la revanche des tennis blanches, surtout quand on pense que dans mon enfance, les Stan Smith étaient aussi ringardes que celui qui leur a donné leur nom. C’est bien la preuve que tout n’est qu’un éternel recommencement.
Si tous les visages ou presque sont emprunts de fatigue, les individus s’occupent. Peu de dormeurs, de yeux vagues perdus dans le flou ou de groupes en train de discuter, mais de l’individualisme silencieux. Aucun cependant n’a un journal ouvert devant lui. Elle est bien finie l’époque des lecteurs de quotidiens papier, les revues de presse, quand elles se font, sont dorénavant sur les téléphones. Les téléphones, précisément, sont les stars des transports. Que regardent donc les gens sur leurs portables ? Que font-ils ? Comment peuvent-ils se connecter à un quelconque site pour lire des vidéos ? Lisent-ils des articles ou des romans en ligne ? Les romans, les livres, de façon générale font de la résistance et restent, finalement, assez présent. L’imagination et l’évasion restent donc, pour beaucoup, l’un des meilleurs alliages pour débuter la journée. Mais tout ceci, mes observations, ma rêverie du matin me ramènent aux pages de l’ouvrage de R. Bach que je tiens dans les mains. Si, comme semble le dire le romancier américain dans Illusions, chacun décidait d’aller où il le souhaite et de faire ce qu’il pense avoir à faire, je suis alors dans mon rôle et dans mes envies : lire, m’immerger dans un bon livre, tout en observant le monde. En tournant les choses de cette façon, même si je vais la vivre dans la rationalité concrète du quotidien, je peux m’encourager en me disant que la journée commence bien.