Des heures pour pas grand-chose...

Rendez-vous en salle B102 !

Des bulles pour réflechir
3 min ⋅ 10/11/2025

Largo Winch est l’un des personnages de bande dessinée moderne les plus populaires, si on en juge par les chiffres de vente des albums de cette série. Depuis 1990, date de sortie du premier album, le public aime à suivre les aventures de ce personnage charmant et charmeur, sportif, beau-gosse idéaliste ayant hérité à 26 ans d’un empire commercial et financier : le Groupe W. Dans le cadre de ses fonctions, il est souvent amené à présider ce que les auteurs appellent un « big board », importante réunion rassemblant les présidents des différentes unités du trust qu’il dirige avec une méthode toute particulière.

               Si dans le 25ème tome de ses tribulations, Si les dieux t’abandonnent…, qui vient de paraitre le 7 novembre, le beau Largo n’assiste à aucune réunion, il n’en est pas de même pour le commun des mortels. Car, on a beau se dire qu’elle a toujours existé, on en parle tout de même de plus en plus ! Une étude de 2025 a d’ailleurs montré que les salariés passeraient en moyenne 37% de leur temps en réunion et que, dans les trois quarts du temps, lesdites réunions n’aboutissent à aucune prise de décision ou conclusion appréciable. Elles peuvent être mielleuses parfois, redoutables assez souvent, calme assez rarement, mais ennuyeuse, presque à coup sûr. En effet, 90% des présents perdraient leur attention au bout de 52 minutes de meeting, et moins de 10% les trouverait efficaces… La réunionite, fléau partagé par quasiment tous les travailleurs de bureau frappe donc encore et toujours, de plus en plus, et coince sur leurs sièges des employés impuissants tout au long des « points », « comités » ou « brainstorming ». Et cela ratisse large : entreprises, associations, administrations, tout le monde y a droit. La longueur de ces fameuses réunions, périodiques ou non, est variable, mais il n’est pas rare qu’elle dépasse une bonne heure, que son ordre du jour ne soit pas suivi et que les propos des conviés dérivent sur d’autres sujets que ceux initialement prévus. Les participants y sont très divers : il y a ceux qui présentent les éléments, soit en étant précis et concis, soit en s’étendant le plus longuement possible – ravis d’être au centre du jeu – ceux qui écoutent gentiment sans rien retenir, ceux qui rêvassent, ceux qui veulent absolument parler, quoi qu’il arrive, ceux qui comptent les minutes depuis le début et ceux qui suivent et veulent rendre la réunion productive, artificiellement ou non. Au bout du compte, on a vu que celles et ceux qui y participent n’y croient pas (ou plus) vraiment.

               Mais, finalement, pourquoi ces réunions ? Ne soyons pas totalement de mauvaise foi, elles sont en théorie nécessaires pour présenter l’état du travail, remonter des chiffres importants, des dossiers problématiques, favoriser les décisions et donc, la stratégie. Mais, et c’est là la question, pourquoi y en a-t-il autant ? Dans le monde tel qu’il est, où chaque jour est une nouvelle menace, elles offrent une certaine sécurité à celui qui l’organise et à ceux qui la suivent. « Regardez ce que j’ai fait », ou bien « Viens participer à mon projet », ou bien encore « Regardons ce qu’on peut faire, décider, mais portons-en la responsabilité tous ensemble ». Quand un manager décide une multitude de points avec son équipe, ne veut-il pas montrer qu’il est le chef, qu’il fait participer les autres, mais aussi, se rassurer, voir que la barre est bien tenue, et porter un message à la fois à ses subordonnés et à ses propres managers ? Mais ne serait-ce pas, en contrepartie, prendre du temps précieux à son staff qui, sans cesse autour de table ronde, ne pourra plus se dégager de temps pour effectuer les travaux qu’il est censé remonter ? De la même manière, lorsqu’un employé convoque sans cesse ses responsables pour demander à trancher certains sujets, pour obtenir un conseil, pour montrer qu’il est là, ou pour garnir son agenda, s’il cherche à se rassurer, n’envoie-t-il pas un message d’impuissance à s’organiser et à évoluer seul, en autonomie ? A force, et ce, à quelque niveau que ce soit, de multiplier les rencontres formelles ou non, de les faire s’étirer sous prétexte de partage d’information, mais en fait, surtout, de diluer les responsabilités, voire le sale boulot, crée-t-on pas l’inverse de ce qu’on cherche réellement ? A force d’être toute la semaine en réunion, ne produit-on pas une réluctance au travail et une méfiance à l’égard de l’autre, hiérarchie comprise ? Ne pourrait-on pas essayer de se faire confiance et ce, sans aller à ces multiples réunions factices ?

               Les « big boards » de Largo Winch se font au sommet d’une tour, dans une salle spacieuse, vitrée, autour d’une grande et belle table ronde où chacun a son sous-main et sa bouteille d’eau minérale. Je ne suis pas Largo Winch et les multiples réunions auxquelles je participe sont, comme pour la quasi-totalité d’entre nous, organisée dans des salles aux sièges peu confortables, parfois à la dernière minute et avec une visio conférence qui peut présenter des soucis. Comme la majorité des répondants à toutes les enquêtes sur le sujet, je n’aime pas cela et, bien plus souvent que je ne le souhaiterais, j’y entre avec crainte et en ressors avec une certaine frustration. Je les apprécierais davantage si elles avaient vraiment un but, un sens et étaient menées avec suffisamment de bienveillance. Message à faire passer…

Des bulles pour réflechir

Par Mathieu Depit

À propos de l’auteur de Des bulles pour réflechir … Grand lecteur de BD depuis qu’il est en âge de lire, Mathieu est chroniqueur sur le site “Les amis de la BD” où il commente l’actualité du 9ème art et interviewe scénaristes et dessinateurs.