L'élégance et le talent

Les idoles restent à jamais

Des bulles pour réflechir
3 min ⋅ 20/10/2025

Tintin est sans doute le personnage de bande dessiné le plus connu, qu’on soit amateur ou non de ses albums. Voyageur compulsif en compagnie de son fidèle chien Milou, du capitaine Haddock et du professeur Tournesol, ce héros cultissime personnifie l’aventure et fait découvrir aux lecteurs le vaste monde et certains de ses grands enjeux, comme l’or noir, les missions lunaires ou bien encore la lutte contre les trafics en tous genres. Normal, pour un grand reporter. Car, même s’il n’a écrit – en théorie – qu’un seul article, Tintin incarne la profession de journaliste et de grand témoin de son temps.

               Les exemples de grands journalistes ayant marqués leur époque ne manquent pas, mais s’il fallait, de façon évidemment subjective mais argumentée, désigner l’un des plus talentueux, mon choix irait vers Philippe Labro. A l’heure où la station de radio RTL inaugure son « Studio Philippe Labro » en hommage à son ancien emblématique grand patron décédé en juin 2025, il convient de rappeler combien cet homme était, à de multiples égards, précieux. Labro, c’était tout d’abord l’homme de presse dans son sens le plus noble. Quel que soit le sujet (et ils étaient nombreux, tant il s’intéressait à tout), il savait trouver les mots, les formules, les tournures pour expliquer, décortiquer, rendre compréhensible des notions complexes, en bref, apporter sa touche et son regard à des idées ou concepts d’actualité. De ses débuts au journal « France Soir » à la fin des années 50 jusqu’à ses dernières interventions sur C8 début 2025, il a développé sa méthode, simple mais radicale : intéresser, passionner les gens. Auteur de milliers d’articles, chroniqueur, éditorialiste, simple invité, que ce soit dans la presse écrite, à la radio ou à la télévision, il donnait l’impression de tout connaitre et de vouloir tout partager. Le destinataire, qu’il soit lecteur, auditeur ou téléspectateur restait attentif car la grande force de Labro était sa clarté. En gardien des plus belles traditions du journalisme, dès le départ de son exposé, il précisait chaque unité : lieu, temps, personnages, contexte. A l’écouter, à le lire, on savait où on allait.

               Cette brillante caractéristique se retrouvait dans une autre activité où il a exercé son talent avec brio, celui de romancier. C’est d’ailleurs cette vie de romancier qu’il valorisait le mieux et qui l’intéressait en premier lieu. De ses cinq romans dits « d’apprentissage », on se souvient de son personnage de « Frenchy » débarqué aux USA au milieu des années 50. Ces romans sont, on le sait, directement inspirés de sa vie de jeune adulte. De son passage en Virginie, étudiant à l’université Washington and Lee, Labro a retiré une passion pour les Etats-Unis. De l’assassinat de Kennedy à l’avènement d’Obama, de la découverte de la country music dans le sud des USA d’Eisenhower à la réélection de Trump, Labro est là, il commente et suit de près, avec la passion du cœur, l’évolution de la puissante Amérique. Dans ses romans, il plaçait régulièrement et avec bonheur les anecdotes qu’il en tirait ainsi que les descriptions les plus crédibles et les connaissances les plus certaines. Cette documentation, cette expérience du regard journalistique, on pouvait la retrouver aussi dans ses films, lui qui a réalisé sept longs métrages. Le plus célèbre est « L’héritier », avec un Jean-Paul Belmondo patron d’un grand trust. Film sur le pouvoir, dans la continuité du Kennedysme, dont Labro était admirateur.

               Mais, en plus de ces multiples talents, additionnés à ses nombreuses compétences, Labro avait autre chose. Il n’était pas seulement le patron de presse ayant placé RTL au sommet des audiences radio, le présentateur du JT d’Antenne 2, le créateur de D8 à l’aube de la TNT, le parolier de Johnny Hallyday lorsque l’idole des jeunes était au zénith de sa carrière ou l’ami du cinéaste de légende Jean-Pierre Melville. Labro, c’était avant tout l’élégance. Cette élégance, elle se voyait déjà à son apparence. Toujours bien mis, portant beau, vêtu d’un costume de bon goût ou en « casual chic », il en imposait par sa classe. L’élégance était aussi dans ses manières. Jamais on ne l’a surpris énervé ou hargneux, mais au contraire, il avait un ton toujours posé, un vocabulaire tenu. Il savait parler, s’exprimer, sur le fond et avec la forme. Et, pour finir, comment ne pas évoquer son bureau de l’avenue Paul Doumer, près du Trocadéro ? Une imposante table de travail au désordre organisé, où s’étalaient livres, dossiers, papiers, agenda et, stars du lieu, les crayons. Rangés dans des pots ou directement posés sur le meuble, les crayons de papier, souvent des Ticonderogas jaune à gomme rose taillés au cutter, côtoyaient les stylos plume Mont Blanc ou Lamy et rendaient l’endroit fascinant. Peut-être autant que lui l’était. Tout cela nous pousse à lire, relire, revisionner et à méditer les travaux de cet homme précieux.

               Si Tintin a bercé mes tendres années et continue à me passionner, d’autres idoles ont émergé et ont nourri mon imaginaire et influencé mes idées et ma façon de voir les choses, qu’ils soient journalistes ou non. Parmi ces références, Philippe Labro a beaucoup compté pour moi et sa disparition, si elle me peine, n’enlève rien à l’admiration que je lui porte et vais continuer à lui porter. Où qu’il soit, peut-être verra-t-il cet hommage…

Des bulles pour réflechir

Par Mathieu Depit

À propos de l’auteur de Des bulles pour réflechir … Grand lecteur de BD depuis qu’il est en âge de lire, Mathieu est chroniqueur sur le site “Les amis de la BD” où il commente l’actualité du 9ème art et interviewe scénaristes et dessinateurs.