Des Prix très attendus !

Le petit rituel de début octobre

Des bulles pour réflechir
3 min ⋅ 13/10/2025

Lady S. est une héroïne de bande dessinée apparue au début des années 2000 et qui poursuit encore son épopée aujourd’hui. Cette série issue de l’imagination fertile de Jean Van Hamme et des pinceaux de Philippe Aymond raconte les aventures d’une jeune femme à cheval sur plusieurs patronymes et nationalités, toujours rattrapée par un passé tumultueux qu’elle cherche à effacer. Ses multiples tribulations l’entrainent toujours dans des situations assez extrêmes, comme dans le troisième tome de la collection où elle est mêlée, de près ou de loin, à l’enlèvement des prix Nobel.

Les prix Nobel ! Chaque année, début octobre, ils sont nommés, jour après jour et l’information est relatée dans tous les média et saluée dans chaque pays dont les lauréats sont originaires. Récompensant des travaux remarquables dans plusieurs disciplines, les Nobel représentent l’apogée d’une carrière, le summum de la connaissance ou bien encore la reconnaissance d’un savoir, d’une intelligence et d’un esprit hors du commun. Devant leur nom au savant Alfred Nobel, les prix sont décernés à des personnes « ayant apporté le plus grand bénéfice à l'humanité ». Si le grand public s’attache particulièrement au prix de littérature ou à celui récompensant les grands travaux sur la paix, les distinctions concernant la médecine, la physique, la chimie ou l’économie sont, dans l’imaginaire commun, la quintessence de la science poussée à son plus haut degré. Malgré leur ancienneté qui reste, si on veut bien, toute relative, les prix Nobel sont imprégnés dans la conscience de chacun d’entre nous et ont même pénétrés notre langage. Ne dit-on pas d’une personne à l’intelligence assez lente qu’elle n’est « vraiment pas un prix Nobel » ? Et pourtant…

Oui, pourtant, malgré tout le respect qu’on peut avoir pour les lauréats, on peut se demander pourquoi ces remises de récompenses continuent, en 2025, non pas de fasciner, mais bien de grandement intéresser le tout public et même la fiction. En effet, la majeure partie du temps – si ce n’est la quasi-totalité – on est bien obligé d’admettre qu’on ne connait absolument pas les heureux gagnants, et encore moins leurs travaux. Pour preuve, si les télévisions et les radios ont félicité cette année le français Michel Devoret, faisant partie des lauréats du prix Nobel de physique, avouons qu’il fait figure de parfait inconnu et que ses travaux sur « l’effet tunnel quantique macroscopique et la quantification de l’énergie dans un circuit électrique » ne parlent pas vraiment à monsieur-tout-le-monde. Même pour les prix de littérature ou de la paix, bien malin celui ou celle qui pourrait se vanter d’en connaitre ne serait-ce qu’un tiers, et d’avoir lu leurs romans ou apprécier leur œuvre… Et même lorsque leur nom est ultra connu, ils ne font pas forcément l’unanimité. Repensons, pour les prix récents, aux commentaires concernant le prix Nobel de la paix de B. Obama ou celui de littérature de B. Dylan, pour s’en convaincre. De plus, l’organisation et la méthode des comités Nobel pour nommer un lauréat sont, et c’est un euphémisme, assez obscurs, voire presque suspects. Rappelons-nous que le prix Nobel de littérature 2018, Olga Tocarczuk, a été décerné en 2019 suite à une sombre affaire au sein même du comité. Le tout sans parler des innombrables querelles d’intellectuels, sans cesse déçus des listes de primés.

Alors, pourquoi s’y intéresser, d’une oreille attentive ou dilettante ? Tout simplement car la saison des Nobel est un marqueur dans l’imaginaire collectif, dans un monde où on en compte de moins en moins. Tout va plus vite aujourd’hui, que ce soit en bien ou en moins bien et, même si un grand nombre d’entre nous s’en défend, un besoin d’être rassuré et réconforté se fait parfois sentir. Et le (très) relatif apaisement de la semaine annuel des Nobel nous prouve que certaines traditions restent et que le monde actuel – qui parfois oublie un peu tout de ce qu’on appelle le « monde d’avant », parfois à juste titre, mais parfois en jetant le bébé avec l’eau du bain – sait s’arrêter dans sa course folle et garder certaines habitudes séculaires. Les Nobel ont aussi l’avantage, à l’image de la liste des sélectionnés dans l’équipe de France avant une coupe du monde de football, de créer le débat, de s’investir dans un point d’actualité que tout le monde croit pouvoir appréhender, sur lequel tout le monde peut donner son avis, en toute liberté, même si cela signifie disserter sur ce qu’on ne connait pas vraiment. En témoignent les multiples articles et discussions sur la légitimité de D. Trump à obtenir le prix Nobel de la Paix. On sait déjà que ce débat de 2025 sera reproduit en 2026, le Président américain n’ayant pas été le favori du comité d’Oslo cette année.

Les Nobel vont-ils encore être célébrés dans le futur ? Pendant combien de temps ? Qu’importe, ils appartiennent quoi qu’il arrive à l’histoire et sont encore, à l’heure de l’IA, synonyme d’intelligence ultime et de grandeur, valeurs bien précieuses dans le monde d’aujourd’hui.

Des bulles pour réflechir

Par Mathieu Depit

À propos de l’auteur de Des bulles pour réflechir … Grand lecteur de BD depuis qu’il est en âge de lire, Mathieu est chroniqueur sur le site “Les amis de la BD” où il commente l’actualité du 9ème art et interviewe scénaristes et dessinateurs.