Des voix qui s'essoufflent

Les auditeurs ont la parole

Des bulles pour réflechir
4 min ⋅ 17/11/2025

La bande dessinée Des villes et des femmes n’est sans doute pas l’album le plus connu du 9ème art, malgré ses auteurs prestigieux, le scénariste Bob de Groot – auteur, entre autres, de Léonard est un génie – et le dessinateur Philippe Francq, alors débutant qui allait devenir célébrissime grâce à Largo Winch quelques années plus tard. Des villes et des femmes est un recueil de six petites histoires mettant en scène des personnages perdus dans leur vie, victimes de l’existence, proies d’un destin cruel qu’ils détériorent pourtant d’eux-mêmes. Dans l’une de ses courtes histoires se passant à New York, on y suit la destinée tragique de Liz devant faire face à Dany, son égoïste neveu exerçant le fascinant métier de journaliste de nuit à la radio.

La radio ! Objet et institution mythique, nous avons tous le souvenir d’une voix ou d’un évènement qui nous rapproche de ce média, qui a longtemps été le préféré des français. Et pourtant, le légendaire « petit poste », le séculaire « transistor » n’a plus vraiment la cote, si on en croit les derniers chiffres publiés par Médiamétrie en ce mois de novembre. En effet, l’institut montre que les audiences radio ont baissé d’un million en un an et que nous ne sommes plus « que » trente sept millions à l’écouter. La radio a pourtant été la principale plateforme dans notre histoire récente, si on pense notamment au Général de Gaulle qui l’utilisa pour son fameux Appel du 18 juin 1940, mais aussi pour annoncer la dissolution de 1968, en réponse à la crise de mai. Nous pourrions aussi citer les allocutions de George VI pendant la Seconde Guerre mondiale – sujet du film à succès Le discours d’un roi - ou bien encore l’appel de l’Abbé Pierre en faveur des plus démunis durant l’hiver 1954. La fiction regorge aussi d’exemples mettant la radio au premier plan, notamment en bande dessinée. Outre Des villes et des femmes, on peut citer de nombreuses scènes de Tintin – notamment à la fin du Crabe aux pinces d’or, quand Haddock y a un malaise après avoir bu de l’eau – ou bien encore l’album de Michel Vaillant Route de nuit, où le célèbre pilote conduit des camions, accompagné par la voix rassurante d’une émission nocturne. Le cinéma n’est pas en reste, notamment grâce à Clint Eastwood qui se met en scène en tant qu’animateur d’une émission de jazz et de discussions avec ses auditeurs dans son premier film en tant que réalisateur Un frisson dans la nuit. Quant à l’imaginaire collectif, il est lui aussi baigné de radio : nous connaissons tous le titre d’une émission de radio ultra connue même sans l’avoir forcément écoutée (Les grosses têtes, La libre antenne, Le quitte ou double, etc.), et chacun connait l’architecture de la fameuse « Maison de la radio » de Paris inaugurée par De Gaulle en 1964.

Alors, pourquoi ce déclin ? Peut-être justement par l’aspect un peu daté des exemples cités. Médiamétrie, dans son communiqué de novembre souligne qu’effectivement, la radio est un « média historique à l’image parfois vieillissante ». En effet, à l’heure de TikTok, d’Instagram, de YouTube ou bien encore de l’info en continu par tous les canaux possibles, la radio peut sembler un peu obsolète, notamment vis-à-vis des jeunes. Cependant, le changement d’environnement n’est pas nouveau, en termes de média et d’informations. L’apparition de la télévision dans les foyers français à la fin des années 40 n’a en rien soulevé de menaces, de signes de fin ou de ringardise pour la radio, malgré la puissance de l’image et le « coup de jeune » qu’elle a engendré. Notons cependant que Tintin, déjà cité, délaisse la radio dans Vol 714 pour Sydney (1968) pour passer à la télévision… Donc, si la radio a résisté à la puissante TV, pourquoi ne résisterait-elle pas aux réseaux sociaux ? La question n’est pas superflue tant cette baisse peut paraitre – en principe – surprenante. En effet, dans le monde d’aujourd’hui, fondé sur la vitesse, l’agilité et les informations lancées les unes après les autres à la va-vite, la radio devrait être la star du moment. Facile à manier et à écouter n’importe où, de son téléphone, de son réveil, de sa voiture, de son ordinateur, et – bien sur – de son poste, la radio s’adapte à tous les soubresauts de l’actualité rapidement et est relativement autonome en ne produisant que des émissions internes. De plus, à l’heure où chacun veut s’exprimer via des comptes X ou des posts sur Facebook ou Instagram, la radio est le média où on peut s’exprimer le plus facilement (ou le moins difficilement) pour capter une audience (même si celles-ci sont en baisse), tant les émissions où on donne la parole aux auditeurs sont nombreuses, quelle que soit la chaine écoutée.

Donc, encore une fois, pourquoi ce déclin ? Evidemment, je n’ai pas la réponse mais, comme beaucoup, si ce n’est tout le monde, je peux m’en faire une idée. La radio souffre effectivement d’une image passéiste, mais cette image n’est pas surpassable. Elle est là et on ne peut la changer. Mais la radio souffre aussi de sa grille figée. En effet, et c’est normal, les stations suivent un programme et les émissions se succèdent les unes après les autres. A l’heure où chacun veut composer selon ses envies ce qu’il a envie d’écouter et ce, sans attendre, les chaines de radio ne devraient-elles pas accompagner le développement des podcasts ? Pour rediffuser en replay leurs émissions, certes, mais aussi pour proposer une offre secondaire, hors grilles, permettant à chacun de pouvoir trouver un audio à écouter sur un sujet qui l’intéresse ? Ces podcasts pourraient être en lien avec les programmes de la radio, tout en les dépassant, et confiés à des journalistes moins connus, ayant une forte envie de travailler pour ce média. Cela permettrait aux radios, notamment les grandes chaines généralistes, de ne pas se figer dans des éléments de langage et d’actualité entendus partout ailleurs, sans plus-value, et ainsi d’aller un peu plus loin que ce qui est dit à l’antenne. Des bribes de ces podcasts pourraient être diffusées lors des directs pour les faire connaitre, charge à l’auditeur de les retrouver en ligne ou sur les applications des stations.

Ces idées que j’ai pu trouver dans mes recherches sur le sujet, commencent à être reprises, parfois timidement, parfois moins et j’en suis heureux. Je ne suis pas Philippe Labro, génial patron de RTL, mais j’aime tellement ce média que j’ai envie de l’aider, à hauteur de mes (très) modestes moyens. Espérons que les prochains chiffres de Médiamétrie seront différents de ceux de novembre, et que les grands patrons de radio sauront trouver la solution à une marginalisation qui s’annonce.

Des bulles pour réflechir

Par Mathieu Depit

À propos de l’auteur de Des bulles pour réflechir … Grand lecteur de BD depuis qu’il est en âge de lire, Mathieu est chroniqueur sur le site “Les amis de la BD” où il commente l’actualité du 9ème art et interviewe scénaristes et dessinateurs.