L'entreprise a bien changé, depuis Gaston !
Tout le monde ou presque connait Gaston Lagaffe, antihéros de BD qui, par ses actes irréfléchis, ses expériences loufoques ou ses bévues monumentales sème la pagaille dans la rédaction du Journal de Spirou, magazine qui l’emploie. Si le personnage, en contrepartie de ses boulettes, ne prend que des engueulades monstres de Fantasio ou de Prunelle (inventeur d’une injure des plus fameuses !), il ne semble jamais (ou presque) être vraiment marqué psychologiquement des journées passées au bureau. Mieux : dans certains de ses gags, et ce, pour bénéficier d’une photocopieuse, il vient à la rédaction pendant ses jours de congés, anticipant sa rentrée !
La rentrée… C’est un souvenir partagé par tous. Qu’il soit bon, mauvais ou neutre, chacun l’a connu, que ce soit la rentrée après les vacances d’été, après quelques jours de RTT ou tout simplement le lundi matin. On assimile souvent cette période au retour en classe des milliers d’écoliers, lycéens ou étudiants qui, armés de nouvelles fournitures scolaires et de vêtements flambants neufs vont découvrir leur emploi du temps et l’identité des professeurs qui vont, durant trois trimestres, devoir cohabiter avec eux. Mais les rentrées concernent aussi les travailleurs dans tous les secteurs, qu’ils soient ouvriers, salariés, cadres, libéraux ou dirigeants. Et de plus en plus, le retour au bureau après une pause, longue ou furtive, s’assimile davantage à la boule au ventre des écoliers consciencieux qu’à la joie de raconter les aventures des congés à des copains.
Et justement, c’est un des points qui montre la différence entre le quotidien somme toute réglé des collégiens ou lycéens avec celle d’un salarié qu’il soit, comme on dit, col blanc ou col bleu. La vie d’une entreprise, quelle que soit sa taille a en effet, sur les cinquante dernières années, énormément changé. S’il n’était pas rare qu’un homme ou une femme travaille, dans les années 70 pour la même structure tout au long de sa vie, les choses ont énormément changé depuis la fin des années 80 comme si, et même si on les a longtemps fustigés en France, les « Reaganomics » dictaient les comportements et que les employés, tels des mercenaires, passaient d’une entreprise à l’autre. Ce point est la résultante d’un changement de mentalité certain, d’une imprégnation de la culture anglo-saxonne et mondialisée, mais aussi de la mutation du management. A l’image de Jack Welsh, emblématique patron de la non moins emblématique firme General Electric, qui décrétait chaque année le licenciement des 10% des collaborateurs qu’il jugeait les moins performants, le paternalisme séculaire des dirigeants français d’entreprises s’est érodé. Sans toutefois aller jusqu’aux peu subtils agissements de Welsh, l’entreprise n’est plus le lieu de sécurité qu’il était, mais est jugé par certains comme étant une arène où l’on doit absolument être performant aux dépens des autres qui, en conséquence, ne peuvent évidemment être des alliés et encore moins des amis. Et cette défiance envers l’autre, qu’ils soient managers ou compagnons d’open space, engendre aussi des soucis pour la santé des employés et de nouveaux risques psycho-sociaux.
Une étude de 2023 montre en effet que des cadres, stressés voire angoissés, n’osent pas mentionner le fait qu’ils aient une maladie chronique handicapante (comme l’asthme, la fibromyalgie ou les conséquences d’un Covid long) à leur hiérarchie ou collègues par peur de ne plus se voir confier de missions importantes, crainte de la moquerie, voire du déclassement. En un mot, d’être crucifier sur l’autel de la performance à tout prix. Inutile, dans ces conditions, de préciser qu’aucune prévoyance ou amélioration des conditions de travail des victimes d’affections de long terme ne sont mises en place, à la fois du fait du mutisme des salariés, mais aussi par la réticence des dirigeants ne souhaitant pas « casser la dynamique » de l’entreprise ou modifier les processus internes pour une minorité.
A l’heure où les responsables publics veulent, selon l’expression consacrée, « renforcer la valeur travail » et lancer une réflexion sur les conditions de travail en France, il est certain qu’un certain nombre de femmes et d’hommes continueront à franchir les portes de leur bureau avec appréhension une fois leurs congés ou weekends terminés, si tant est qu’ils aient réussi à « décrocher » pendant cette pause. Mais malgré cela, les dirigeants comptent sur eux et savent que leur courage et le sens des responsabilités va prévaloir.